PRÉFACE

Je te mets en garde, lecteur !
Le choc de ce texte est imparable, l’ébranlement qu’il cause, profond et durable.
D’abord la découverte de cette lagune où vient finir le monde : le quotidien des enterrés vivants que sont les condamnés à mort des prisons texanes d’aujourd’hui. L’isolement, les sévices, les cris sans fin la nuit durant — et, en contre-lame, une humanité experte en inhumanité, toute une institution pénitentiaire occupée à serrer les garrots, à inventer des manières d’accroître la souffrance —, un système d’État dûment légalisé et chargé d’assurer jour après jour la déchéance et la mortification des prisonniers.
Et voilà que dans cet enfer de démonie jaillit ce qui ne se laisse ni penser, ni imaginer, ni rêver.
Une conscience.
Une fragile antenne de vérité.
La fine pointe de la tendresse humaine.

Roger McGowen. C’est son nom.

Sa correspondance avec Pierre Pradervand nous vaut un document incandescent. Un manuscrit d’Épictète pour le XXIe siècle.
Le sublime et doux esclave phrygien, né cinquante ans avant Jésus-Christ et qui, au milieu des pires sévices de la servitude, inventa la plus radicale des libertés — celle que n’entravent ni les chaînes ni les fers —, réapparaît deux mille ans plus tard dans une Maison des morts à la texane. Entre-temps, Épictète a rencontré le Christ, un autre doux, un autre fou — et son amor fati s’est doublé d’un amor dei et homini, d’une fervente invitation à ne jamais confondre le pire des hommes avec sa férocité, d’oser voir plus loin, plus loin, plus loin encore, jusqu’à la semence divine qui fonde son être.
Oui, j’en conviens ! Ce que nous raconte Roger dépasse nos limites coutumières. On est en droit d’hésiter, de ne pas y croire, de chercher la faille… Roger ne se « shoote-t-il » pas à l’amour comme d’autres se shootent à la haine ? Non. Car « se shooter » signifierait s’esquiver, tenter par tous les moyens d’échapper à la prise de conscience d’un destin insoutenable, à la paranoïa qu’elle engendre. Or, c’est ici le contraire qui a lieu : cet amour dont irradient ces lettres naît de la claire conscience de ce qui est une conscience traversée, affrontée — et non d’une quelconque ivresse pour esquiver la férocité du réel ! Cet amour-là dépasse la zone meurtrière pour déboucher dans un espace inconnu — un espace dont rien ne pouvait laisser prévoir qu’il existât.
Un espace sans illusion, sans pour et sans contre et d’une lumière si intense que les yeux de chair ne la soutiennent pas.
À son contact, rage et indignation fondent, tout argument se vide de sa substance ; il n’y a plus à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Désormais, les écluses de la compassion sont ouvertes et tout déborde.

« J’ai été créé pour adorer », écrit Roger W. McGowen.

Rares sont les âmes capables d’opérer pareil retournement. Rares, ceux qui ont traversé la haine, le désespoir et l’indignation pour déboucher dans ce jardin secret qu’on nommait autrefois d’un mot solaire, aujourd’hui désuet : sainteté.

Mais la couleur verte du pin, dit Basho, n’est ni moderne ni ancienne.
La sainteté est cette invisible force qui tient le monde debout depuis sa création. Elle est le choix délibéré que fait un homme d’être entier (heilig, holy), d’accueillir le bien comme le mal, la justice comme l’injustice, la cruauté comme la bonté, la maladie comme la santé — d’accueillir et de bercer l’entièreté de ce qui est — sans condition, sans restriction, de tenir contre sa poitrine ce monde scandaleux et sublime comme on bercerait un monstre endormi.
Dans une cellule de deux mètres sur trois, où la lumière coule par une meurtrière (!) large comme la main, Roger, Noir américain incarcéré pour meurtre, condamné à mort et innocent, nous enseigne la liberté.

Christiane Singer

CHRISTIANE SINGER est l’auteur d’une vingtaine de livres, tous parus chez Albin Michel. Citons entre autres Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies, Du bon usage des crises et Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?